Dater une bouteille de Chartreuse revient d’abord à identifier son lieu de production : Fourvoirie, Tarragone, Marseille, Voiron ou Aiguenoire. L’étiquette, le verre, la capsule, le degré d’alcool et, sur les flacons récents, un code discret imprimé près du bouchon permettent ensuite de resserrer la fourchette à une période de quelques années. Les bouteilles classiques ne portent en effet aucun millésime : la liqueur des Pères Chartreux se date par faisceaux d’indices, exactement comme le fait un expert en salle des ventes. Voici la méthode complète, période par période.
L’essentiel
- Aucune Chartreuse classique n’est millésimée : on la date en croisant lieu de production, étiquette, verre, capsule et degré.
- Le mot le plus important est sur l’étiquette : « Tarragone » signale l’exil espagnol des moines (1903-1989), « Voiron » la production française après 1936, « Aiguenoire » une bouteille postérieure à 2018.
- La mention « Déposé 1-7-69 » n’est pas une date de fabrication : c’est le dépôt du modèle d’étiquette, en 1869.
- Depuis les années 1980-1990, un code « L + 6 chiffres » sur la capsule donne l’année exacte : les trois premiers chiffres additionnés à 1084 livrent l’année d’embouteillage.
- Ne jamais ouvrir, recirer ni nettoyer une bouteille ancienne : l’état d’origine fait partie de la valeur. En cas de doute, envoyez des photos à notre étude pour confirmation.
Pourquoi votre bouteille de Chartreuse n’affiche-t-elle aucune date ?
Parce que la Chartreuse n’est pas un vin : la distillerie n’a jamais millésimé ses bouteilles courantes, et c’est l’histoire mouvementée des Pères Chartreux qui sert de calendrier. Chaque déménagement de la distillerie a laissé des traces sur les flacons, et ces traces suffisent à situer une bouteille dans une période de production. C’est la première chose que vérifie un commissaire-priseur : avant de parler valeur, il faut savoir où et quand la bouteille a été remplie.
Le fil des événements tient en quelques dates. La liqueur verte et la liqueur jaune sont commercialisées à partir de 1840, sur la base de l’Élixir végétal mis au point au XVIIIe siècle (la légende d’une « Chartreuse verte de 1764 » confond la liqueur et l’élixir). La distillation s’installe en 1864 à Fourvoirie, près du monastère. En avril 1903, les moines sont expulsés de France et la marque est confisquée : ils repartent de zéro à Tarragone, en Catalogne, où la production reprend dès 1904. En 1929, des amis des moines rachètent les titres de la société qui exploitait la marque confisquée, tombée en faillite : le nom « Chartreuse » revient aux Chartreux. Dans la nuit du 14 au 15 novembre 1935, un glissement de terrain détruit Fourvoirie ; la production française repart en 1936 dans les caves de Voiron. Tarragone distille en parallèle jusqu’en 1989. Enfin, depuis 2018, la distillation s’effectue à Aiguenoire, à Entre-deux-Guiers, sur une ancienne terre de l’ordre.
| Ce que dit la bouteille | Site de production | Période |
|---|---|---|
| « Liqueur fabriquée à la Gde Chartreuse », signature L. Garnier, verre soufflé | Fourvoirie | 1864-1903 |
| « Liqueur fabriquée à Tarragone par les Pères Chartreux » | Tarragone (Espagne) | 1904-1989 |
| « Une Tarragone » (sans le mot Chartreuse) | Embouteillage Marseille, puis Fourvoirie et Voiron | 1921-1941 |
| « Voiron (Isère) » ; « Chartreuse Diffusion » = après 1970 | Voiron | 1936-2017 |
| Mentions actuelles, distillerie d’Entre-deux-Guiers | Aiguenoire | depuis 2018 |
Un cas particulier mérite d’être connu : entre 1904 et 1929, la société qui avait récupéré la marque confisquée a vendu une imitation sous les étiquettes d’origine. Les collectionneurs surnomment ces bouteilles les « Liquidatreuses », du nom du liquidateur chargé de la vente des biens des congrégations. Elles se distinguent notamment par la mention d’imprimeur « Imp. Lith. Grenoble » (au lieu de « Lith. Allier Grenoble » sur les étiquettes des moines) et par l’absence de timbre fiscal espagnol. Leur valeur est sans rapport avec celle des vraies Tarragone, d’où l’intérêt de bien les identifier.
Comment identifier la période de votre Chartreuse en six étapes ?
La méthode de l’expert consiste à examiner six éléments, du plus parlant au plus fin. Munissez-vous d’une bonne lumière et, idéalement, d’une loupe : la plupart des indices se lisent à l’œil nu.
1. Lire le lieu de production
Cherchez sur l’étiquette les mots Tarragone, Voiron ou « Gde Chartreuse ». Ce seul mot situe déjà la bouteille dans une fourchette de quelques décennies.
2. Décrypter l’étiquette
Logo « CAR », mention « Chartreuse S.A.E. », numéro sanitaire espagnol « RSI », « Chartreuse Diffusion » : chacune de ces mentions borne une période précise (détail plus bas).
3. Examiner le verre
Le cartouche « Gde Chartreuse » au globe crucifère entouré de sept étoiles est gravé au sable sur les bouteilles anciennes, moulé en relief à partir des années 1950. Bulles et irrégularités trahissent le verre soufflé du XIXe siècle.
4. Observer capsule et bouchon
Cire sur bouchon de liège pour les périodes anciennes, capsule d’étain dans les années 1950, capsule à vis à partir des années 1970. Un timbre fiscal espagnol signe une Tarragone d’après-guerre.
5. Vérifier degré et contenance
Une Chartreuse jaune à 40° date d’après 1973 ; à 43°, elle est antérieure ou récente. Un litre côté français suggère l’avant-1941, année du passage au 75 cl.
6. Chercher le code capsule
Sur les bouteilles depuis les années 1980-1990 : un code « L + 6 chiffres ». Les trois premiers chiffres + 1084 (fondation de l’ordre) = année d’embouteillage ; les trois derniers = jour de l’année.
Un exemple concret pour le code capsule : « L929141 » se lit 929 + 1084 = 2013, 141e jour de l’année, soit une mise en bouteille du 21 mai 2013. Ce système, hérité du calendrier de l’ordre fondé en 1084, est l’indice de datation le plus précis qui existe sur une Chartreuse récente, et il reste très peu connu des vendeurs.
Comment reconnaître une Chartreuse de Tarragone ?
Une « Tarragone » est une Chartreuse distillée en Catalogne pendant l’exil des moines, entre 1904 et 1989 : ce sont les bouteilles les plus recherchées du marché, et celles dont la datation demande le plus d’attention. Les collectionneurs ont découpé ces 85 années en périodes, dont plusieurs portent des surnoms passés dans le langage des salles de ventes.


| Période | Surnom | Comment la reconnaître |
|---|---|---|
| 1904-1930 | — | Logo « CAR » (pour Cartujos, les Chartreux en espagnol) dans le cartouche de l’étiquette, col de bouteille plus droit, pas de timbre fiscal |
| 1912-1913 | « Export » | Double étiquette (modèle 1869 + modèle Tarragone) pour les bouteilles expédiées vers la France |
| 1921-1941 | « Une Tarragone » | L’étiquette ne porte pas le mot Chartreuse, interdit aux moines en France ; embouteillage à Marseille (1921-1929), puis Fourvoirie et Voiron |
| 1941-1951 | — | Reprise d’après-guerre, retour au modèle d’étiquette de 1869 |
| 1951-1959 | « El Cumbre » | Bouchon de liège et capsule d’étain, timbres fiscaux espagnols collés ; le surnom vient d’un slogan publicitaire espagnol de 1951 (« le sommet de la liqueur ») et ne figure jamais sur la bouteille |
| 1960-1965 | « La Seisenta » | Mention « Chartreuse S.A.E. – Tarragona (España) », la société espagnole ayant changé de statut en 1960 |
| 1965-1966 | « El Gruño » | Cabochon de verre rapporté sur la bouteille, portant la devise « SCDVO » ; abandonné au bout d’un an car il se brisait souvent |
| 1966-1973 | « La Fabiola » | Période associée au mariage du roi Baudouin et de Fabiola de Mora y Aragón ; étiquette caractéristique, 75 cl, verte à 55° |
| 1973-1985 | — | Capsule à vis, numéro sanitaire espagnol « RSI » sur l’étiquette |
| 1985-1989 | — | Dernières Tarragone : capsule à vis, timbre fiscal collé sur la capsule |


Attention à un contresens fréquent : « Une Tarragone » sur l’étiquette ne veut pas dire que la bouteille vient de Tarragone à la date indiquée par le marchand. Cette étiquette, apparue au début des années 1920, désignait la liqueur distillée en Espagne puis embouteillée en France (à Marseille d’abord, la loi interdisant alors aux moines d’employer la marque « Chartreuse » sur le territoire français), et elle a servi jusqu’en 1941, y compris pour des embouteillages à Fourvoirie et Voiron. Seul l’examen croisé de l’étiquette et du verre permet de trancher.
Comment dater une Chartreuse de Voiron ou une VEP ?
Pour les bouteilles françaises d’après 1936, trois repères font l’essentiel du travail. La contenance d’abord : en 1941, la distillerie abandonne le litre au profit du 75 cl et reprend le modèle d’étiquette historique de 1869. La raison sociale ensuite : la mention « Chartreuse Diffusion », la société créée pour commercialiser la liqueur, n’apparaît qu’à partir de 1970. Le degré enfin : la Chartreuse jaune passe de 43° à 40° après 1973, avant de revenir à 43 % vol. sur les mises récentes ; la verte reste fidèle à ses 55°.

Le cas des VEP (Vieillissement Exceptionnellement Prolongé) est à part. Créée en 1963, cette cuvée vieillie en foudres de chêne se présente dans un flacon qui reproduit celui de 1840, bouchon cacheté à la cire, dans un coffret de bois marqué au fer. Chaque bouteille est numérotée, et c’est l’année de la « mise » (l’embouteillage) qui fait référence : une VEP se décrit « mise 1991 » ou « mise 2000 », information portée par le code de la capsule. Les VEP ont d’ailleurs utilisé le code « L + 1084 » avant les bouteilles courantes, dès le début des années 1980. Plus la mise est ancienne, plus le flacon intéresse les collectionneurs, à condition que le coffret et la cire soient conservés.

Quelles Chartreuses se datent immédiatement ?
Certaines cuvées portent leur date de naissance dans leur nom ou leur habillage, ce qui simplifie tout. La Liqueur du 9ème Centenaire, créée en 1984 pour les 900 ans de l’ordre, est numérotée et toujours produite : c’est l’année de mise, lisible sur le code capsule, qui la date. L’Épiscopale, mélange de verte et de jaune, apparaît en 1990 pour le cinquantenaire du retour des moines au monastère. La Chartreuse Orange, expérience commerciale de la fin des années 1970 abandonnée au bout de quelques années, se date d’elle-même par sa simple existence, tout comme l’Anisette des Pères Chartreux de la même époque. Côté éditions récentes, la Santa Tecla (millésimée, réservée aux fêtes de Tarragone) existe depuis 2000, la liqueur 1605 depuis 2005, la série confidentielle « Une Chartreuse » depuis 2015 et la Foudre 147, vendue uniquement aux caves de Voiron, depuis 2019.


Quels pièges guettent le propriétaire d’une Chartreuse ancienne ?
Le piège le plus répandu tient en sept caractères : « Déposé 1-7-69 ». Cette mention, imprimée sur des générations d’étiquettes, désigne le dépôt du modèle le 1er juillet 1869, pas l’année de la bouteille. Beaucoup de propriétaires croient posséder un flacon du Second Empire alors qu’ils tiennent une bouteille des années 1950. Dans le même esprit, le globe crucifère aux sept étoiles (saint Bruno et ses six compagnons) figure sur toutes les époques : il authentifie, il ne date pas.
Vient ensuite la question de l’état. Une capsule au marquage imprimé plutôt qu’estampé, un papier d’étiquette trop lisse, une cire trop fraîche pour l’âge annoncé ou une incohérence entre le code capsule et l’étiquette doivent alerter : le succès des Tarragone attire les re-remplissages et les montages. À l’inverse, une étiquette tachée, une cire ébréchée ou un niveau descendu de quelques centimètres n’ont rien d’anormal sur une bouteille de plusieurs décennies ; l’évaporation lente fait partie de la vie d’une liqueur, et les catalogues la décrivent honnêtement (« niveau à 6 cm sous la capsule »).
Le conseil du commissaire-priseur
N’intervenez jamais sur une bouteille ancienne : pas d’ouverture « pour goûter », pas de nettoyage d’étiquette, pas de cire refaite. Chaque intervention efface un indice de datation et entame la confiance des enchérisseurs. Conservez la bouteille debout (les bouchons anciens supportent mal le couchage), à l’abri de la lumière, et gardez précieusement étui ou coffret d’origine : pour une VEP, le coffret de bois fait partie du lot. La liqueur, elle, ne craint pas le temps ; contrairement au vin, elle continue de s’affiner en bouteille.
Que faire une fois la période identifiée ?
La période de production commande la valeur, mais elle ne fait pas tout : niveau, capsule, timbre fiscal, étiquette et présence du conditionnement d’origine pèsent lourd dans l’estimation, et seul un examen d’expert les hiérarchise correctement. Notre étude organise régulièrement des ventes de spiritueux dans lesquelles les Chartreuses anciennes occupent une place de choix : NEO Enchères a par exemple adjugé une jaune de Tarragone du début du XXe siècle, la période la plus convoitée des amateurs, à 4 160 € frais compris en septembre 2025. Des flacons de presque toutes les périodes passent dans nos ventes, expertisés par un spécialiste des vins et spiritueux.
Pour une première estimation, quelques photos suffisent : la bouteille en pied, l’étiquette et la contre-étiquette de face, la capsule vue de dessus et de profil (avec son code si elle en porte un), le cartouche du verre et le niveau. Avec ces images, notre équipe peut confirmer la période et vous donner une fourchette d’estimation sans que la bouteille quitte votre cave.
Questions fréquentes sur la datation des Chartreuses
Qu’est-ce qu’une « Tarragone » ?
Une Tarragone est une Chartreuse distillée à Tarragone, en Espagne, entre 1904 et 1989, pendant et après l’exil des Pères Chartreux expulsés de France en 1903. Ce sont les bouteilles les plus recherchées des collectionneurs, la jaune de la période 1904-1930 étant considérée comme la plus rare.
Que signifie VEP sur une bouteille de Chartreuse ?
VEP signifie Vieillissement Exceptionnellement Prolongé. Créée en 1963, cette cuvée vieillit de longues années en foudres de chêne avant l’embouteillage. Elle se reconnaît à son flacon inspiré de celui de 1840, à son bouchon cacheté de cire, à sa numérotation et à son coffret de bois marqué au fer. On la date par son année de mise.
Comment lire le code inscrit sur la capsule d’une Chartreuse ?
Le code se compose de la lettre L suivie de six chiffres. Additionnez les trois premiers chiffres à 1084, l’année de fondation de l’ordre des Chartreux : vous obtenez l’année d’embouteillage. Les trois derniers chiffres donnent le jour de l’année. Ainsi L929141 correspond au 141e jour de 2013 (929 + 1084).
Que veulent dire « mise », « ME » ou « CBO » dans une description de vente ?
La « mise » est l’année d’embouteillage. « ME » signifie mi-épaule et décrit un niveau de liquide descendu à la moitié de l’épaule de la bouteille, conséquence normale de l’évaporation sur les flacons anciens. « CBO » désigne la caisse ou le coffret de bois d’origine, dont la présence augmente l’intérêt d’un lot.
La Chartreuse se bonifie-t-elle en bouteille ?
Oui, et c’est une singularité parmi les spiritueux : les quelque 130 plantes de la recette continuent d’évoluer lentement en bouteille, ce qui explique que les amateurs recherchent les mises anciennes pour la dégustation autant que pour la collection. Une bouteille bien conservée, debout et à l’abri de la lumière, traverse les décennies sans dommage.
Pourquoi les vieilles bouteilles de Chartreuse sont-elles si recherchées ?
La demande mondiale a fortement augmenté depuis le début des années 2020, portée par le succès des cocktails à base de Chartreuse verte, tandis que les moines ont choisi en 2023 de plafonner leur production pour préserver leur équilibre monastique et l’approvisionnement en plantes. Cette rareté organisée a reporté une partie de la demande vers les bouteilles anciennes.
Vous possédez une bouteille de Chartreuse ancienne ?
Tarragone, Voiron, VEP ou cuvée que vous ne parvenez pas à identifier : envoyez-nous quelques photos (bouteille en pied, étiquette, capsule, niveau) et notre étude vous répond avec une estimation gratuite et confidentielle.
